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2e partie : La reconquête de ma santé
Printemps 2004
Je me souviens encore clairement du printemps 2004, j’étais seul dans mon lit à dépérir sans cesse. Je ne mangeais plus, je ne digérais plus et il y avait au moins trois semaines que je n’avais pas éliminé à la selle. J’étais donc très mal en point, mon poids chutait constamment, conséquence d’une mononucléose infernale qui me clouait au lit, point culminant de dix-huit mois de souffrances et de fatigue chronique.
À ce moment, mon état était si grave que beaucoup de gens me voyaient déjà mort, je le ressentais. Ils avaient perdu espoir de me voir guérir et moi-même j’étais en train de baisser les bras en voyant toutes mes tentatives de guérison échouées depuis plus d’un an. Je subissais alors, sans en être conscient, la triste conséquence d’avoir relégué le soin de ma santé à la médecine. Puisque que celle-ci était incapable de rétablir ma santé, j’étais en train de mourir sans me donner les moyens de combattre, par sentiment d’impuissance absolue.
J’étais très faible mais je réfléchissais beaucoup. Je cherchais à comprendre ce qui avait échappé à ma compréhension de manière à me rendre si malade à un si jeune âge. Il y avait sans doute une raison expliquant pourquoi la maladie s’acharnait sur mon cas. Ce qui me choquait, c’était que la médecine n’en avait pas la moindre idée et ne faisait que faire des allusions à une dépression possible.
Il faut dire que ce n’était pas évident pour eux, les prises de sang n’indiquaient rien d’anormal. Après différents tests plus poussés, mon système digestif leur paraissait normal en tout point. Pourtant, je demeurais un jeune de dix-neuf ans qui ne digérais rien, mais cela n’était pas à leurs yeux une maladie reconnue. Sans parler du mystérieux syndrome de fatigue chronique dont je souffrais depuis plus d’un an déjà à ce moment, selon un gastroentérologue bien prétentieux, c’était là une preuve d’une dépression latente dont je n’étais pas conscient !
Tranquillement, à l’intérieur de ma conscience commençait à se déconstruire ma confiance en la médecine. Je savais que la dépression était impossible vu ma motivation et mon moral que l’on pouvait qualifier d’excellent pour un jeune homme de mon âge affublé de tant de problèmes ! Avec leurs hypothèses hâtives et le peu d’efficacité dont ils faisaient preuve, je comprenais de plus en plus la naïveté des médecins et l’inefficacité des traitements médicaux dans les cas de maladies chroniques. De plus, en expérimentant certains « traitements » de la médecine, je pu constater à quel point ceux-ci endommageaient mon corps. En me faisant boire toute sorte de produits laxatifs, j’avais des maux de cœur atroces et un sentiment profond de nuisance à mon organisme de ces produits. Plus je suivais le processus de cobaye du système de santé, plus je sentais le peu de santé qui me restait s’évaporer.
À ce stade, je me préparais à accepter une éventuelle mort pour avoir bonne conscience lorsque le moment de mon départ serait arrivé. Je la sentais s’approcher de moi de jour en jour et nul besoin d’être géniale pour comprendre que lorsque l’on ne mange plus depuis plus de deux semaines et que l’on élimine plus rien, le corps ne peut certainement pas puisé le moindre nutriments pour guérir.
À cette époque, je me souviens m’être rendu à un point tel que j’ai attendu la mort, je voulais durant une certaine période, qu’elle m’emporte, moi, ma honte et ma souffrance, qu’enfin je sois libéré du mauvais sort qui s’acharnait sur mon cas. Mais malgré mon épuisement et le sentiment clair que plus aucune vie ne m’habitait, elle n’arrivait pas encore.
J’avais dû mal à respirer, mes muscles n'avaient plus la moindre énergie. Je n’arrivais même plus à m’imaginer me tenir debout ou me lever tellement j’étais faible. Étant quotidiennement dans un état de pur épuisement, étant aussi condamné au repos, j’ai remarqué pour la première fois de ma vie que mon cœur battait d’une manière anormale. Il semblait avoir d’énormes difficultés et forcer exagérément pour accomplir son travail. Je sentais mon corps soulever à chaque battement lorsque je me couchais du côté gauche et les battements irradiaient partout dans mon ventre. Je pouvais voir mon ventre bondir à chaque battement, c’était étrange et pourtant ce n’était pas d’hier que cela se produisait. C’était par contre la première fois que je prenais conscience du signe que cela m’envoyait : mon corps était dans un état intérieur altéré et cela en était un signe.
Cela me rappelait un sentiment de douleurs cardiaques passagères que j’avais vécu des mois auparavant alors que je conduisais ma voiture en ville pour aller à mes cours à l’université. Plusieurs fois, lors de séances de stress au volant cela se produisait, je sentais un grand malaise à mon cœur, une sorte de pincement ou un étouffement qui irradiait partout dans mon ventre. Mon cœur s’arrêtait pendant un court instant et reprenait en effectuant des battements arythmiques très puissants et presque douloureux. Jamais je n’avais pris conscience que cela pouvait être un signe de dépérissement interne, c’était si passager que j’attribuais ces malaises au stress que je vivais sur le moment présent et non à une dégradation quelconque de l’état de mon corps.
Coucher dans mon lit à réfléchir à tout cela et en m’attardant quelque peu sur le travail de mon cœur, j’eus une sorte d’impression qui ne ment pas : je le sentais complètement épuisé et éprouvant un besoin immense de repos. Soudainement, la sensation d’habiter mon corps ne me paraissait plus pareille bien qu’objectivement elle était identique à quelques minutes auparavant. C’était différent car pour la première fois de ma vie, j’avais fait un lien entre l’état de mon intérieur et le sentiment résultant d’habiter mon corps ; je m’étais souvenu d’un sentiment passé d’habiter mon corps et j’avais constaté le dépérissement en y voyant des étapes graduelles. C’était la première fois de ma vie que j’entrevoyais une autre possibilité que celle d’une maladie tombée du ciel par des raisons dont je n’étais pas responsable.
J’apercevais alors dans le simple fait d’habiter mon corps, une information me permettant de jauger mon état de santé. C’était comme si cette sensation me parlait pour me dire toute la fatigue et l’état véritable de mon organisme. J’avais entrouvert une brèche inexplorée de ma conscience, celle de catégoriser et de codifier l’état intérieur de mon corps ; de porter mon attention à l'intérieur et non plus à l'extérieur de mon corps .
D’après l’impression claire que je ressentais une fois mis à l’écoute de mon véritable état intérieur, j’ai constaté avec encore plus d’évidence que ma vie ne tenait alors qu’à un fil. Malgré tout, mon cœur n’arrêtait pas, il battait à un pouls relativement constant de quarante pulsations minutes, un pouls si bas que lorsque j’allais à l’hôpital les infirmières avaient peur qu’il ne s’arrête subitement ! Et malgré le fait que je le sentais forcer énormément pour accomplir sa tâche, il me gardait en vie, il luttait pour nous deux, pour me sauver, moi qui n’avais jamais vraiment pris soin de lui. Je me senti alors égoïste envers mon corps et je compris que mon corps n’avait pas encore jeté la serviette lui, il y avait donc peut-être encore un espoir de guérir...